L’ouverture de la station Colosseo – Fori Imperiali s’est accompagnée d’une couverture médiatique large et largement homogène, caractérisée par des tonalités fortement célébratives. Presse quotidienne, reportages télévisés et communication institutionnelle ont présenté l’intervention comme un événement d’envergure historique, capable de redéfinir le rapport entre infrastructure contemporaine et patrimoine archéologique.
Cette narration a eu le mérite de replacer au centre du débat public un ouvrage attendu depuis des décennies et réalisé dans des conditions de projet particulièrement complexes. Elle a toutefois contribué à simplifier un projet qui exigerait une lecture bien plus articulée, en comprimant objectifs, choix et tensions critiques dans un récit fortement symbolique.
Dans un contexte tel que celui des Forums impériaux, où toute intervention contemporaine se confronte à une stratification historique d’une densité exceptionnelle, cette simplification risque de déplacer le débat de la qualité de l’expérience spatiale et muséologique vers la seule célébration du caractère exceptionnel de l’ouvrage.
L’expression récurrente utilisée pour décrire la station, « la plus belle station de métro du monde », introduit un jugement esthétique absolu qui se prête difficilement à une analyse critique. Formellement efficace sur le plan médiatique, cette formule devient problématique lorsqu’elle est appliquée à un projet qui ne peut être évalué indépendamment du contexte dans lequel il s’inscrit.
Au cœur des Forums impériaux, la perception de l’architecture est inévitablement conditionnée par la puissance symbolique du paysage archéologique : le Colisée, le Palatin et les grandes émergences monumentales environnantes amplifient toute intervention contemporaine, rendant délicate la distinction entre la qualité intrinsèque du projet et l’extraordinarité du lieu.
Le risque est alors de superposer deux plans distincts :
Une telle superposition ne favorise ni une évaluation consciente du projet, ni une discussion sereine de ses limites, sans que celle-ci soit perçue comme une remise en cause globale de l’ouvrage. Une narration moins hyperbolique aurait probablement permis d’aborder le projet pour ce qu’il est réellement : une tentative ambitieuse d’articuler infrastructure, archéologie et communication culturelle dans l’un des contextes urbains les plus complexes de la ville.
Lors de notre visite, deux principaux noyaux de criticité sont apparus dans le dispositif muséal : le choix narratif et l’expérience d’exposition.
Intégrer des contenus archéologiques au sein d’une station de métro constitue l’un des défis les plus stimulants de la muséologie contemporaine appliquée à l’espace public. Le cas de la station Colosseo – Fori Imperiali ne remet donc pas en cause le principe même de cette intégration, mais sa traduction narrative et culturelle à l’intérieur d’une infrastructure située au cœur de l’un des contextes archéologiques les plus complexes de Rome.
Le projet affiche une ambition culturelle claire : transformer la descente dans le sous-sol en une expérience de traversée de l’histoire, en mettant en dialogue le mouvement vertical du métro avec la stratification archéologique du site. Cette ambition se matérialise dans un dispositif muséologique cohérent, structuré autour du thème du « puits », choisi comme clé conceptuelle de l’ensemble du parcours.
La référence au puits fournit un fil conducteur clair et immédiatement identifiable, capable d’organiser les vestiges et les dispositifs d’exposition autour de l’idée de la descente, de la stratification et du rapport entre surface et sous-sol. En ce sens, le récit est unitaire et lisible sur l’ensemble du parcours, malgré sa fragmentation spatiale.
Le thème n’est donc ni obscur ni difficile à comprendre. Il s’agit au contraire d’un choix conceptuellement solide, qui aurait pu constituer une base efficace pour un récit archéologique plus ample. La criticité apparaît plutôt dans le périmètre même du récit, lequel tend à se concentrer sur l’événement de la fouille et sur les modalités de sa découverte.
Le puits, tel qu’il est présenté, raconte avant tout sa propre émergence : sa mise au jour lors des investigations archéologiques, sa restitution matérielle, le moment de la découverte tel qu’il s’est offert au regard des archéologues. Cette approche, explicitement revendiquée au niveau institutionnel, restitue avec efficacité le point de vue du chantier, mais tend à adopter un caractère autoréférentiel, davantage orienté vers la célébration du processus de mise au jour que vers la construction d’un récit partagé du lieu.
Dans cette perspective, le thème du puits fonctionne comme une narration interne au chantier archéologique, mais peine à se transformer en véritable outil de médiation vers l’extérieur. Le voyageur est introduit à une histoire qui parle du sous-sol investigué, mais non à une histoire qui le prépare à comprendre le paysage archéologique qu’il rencontrera une fois revenu à la surface.
Il en résulte un décalage significatif entre le récit souterrain et le système archéologique extérieur à la station. Les vingt-huit puits d’époque républicaine, datés entre le Ve et le IIe siècle av. J.-C. et mis au jour sous la Velia et sur les pentes de l’Oppius, occupent une place centrale dans le dispositif d’exposition, mais leur relation avec les Forums impériaux, le Colisée et le Palatin demeure implicite, laissée à la compétence préalable du visiteur plutôt qu’à une construction narrative explicite.
En ce sens, le choix thématique apparaît peu cohérent avec le contexte immédiatement supérieur. Non pas parce que le puits serait un élément secondaire ou marginal, mais parce que son récit n’est pas mis en relation directe avec le système monumental qui définit l’identité du lieu.
La question devient plus lisible lorsqu’on observe l’expérience d’exposition dans son ensemble. D’un point de vue strictement infrastructurel, l’implantation des espaces d’exposition dans des zones latérales, des couloirs de grande section ou des environnements dédiés n’interfère pas de manière significative avec les flux principaux des voyageurs. La halte induite par la consultation des contenus archéologiques ne génère ni congestion structurelle ni dysfonctionnement du système de transport.
La problématique se situe davantage sur le plan expérientiel. La rencontre avec l’archéologie s’opère souvent dans des espaces qui demeurent étrangers au parcours naturel du transit, transformant l’expérience muséale en un épisode distinct, perçu comme optionnel. Cette séparation est particulièrement manifeste lorsque le dispositif invite à pénétrer dans des environnements fermés ou des couloirs sans issue alternative, obligeant le visiteur à interrompre son déplacement et à revenir sur ses pas.
Dans ces cas, la muséologie n’entre pas en conflit avec l’infrastructure, mais avec la logique même du passage : l’expérience culturelle requiert un choix intentionnel qui isole le récit du flux quotidien, rendant l’intégration moins aboutie que ne le suggère l’ambition du projet.
Comparée à d’autres modèles d’intégration entre archéologie et infrastructure, la station Colosseo – Fori Imperiali occupe une position intermédiaire. L’archéologie est présente, valorisée et rendue visible, mais sa réception ne coïncide pas toujours avec le parcours naturel du voyageur. Cette ambiguïté ne résulte pas d’une absence de projet, mais de la difficulté à articuler, dans un même espace, traversée, halte et interprétation.
La perception globale est celle d’une muséalisation construite par additions successives, dans laquelle les dispositifs pris isolément fonctionnent sur le plan formel, mais peinent à se recomposer en une expérience continue et progressive, capable d’accompagner le visiteur tout au long du parcours.
À cet égard, il est particulièrement instructif de considérer le dispositif d’exposition de la station San Giovanni, elle aussi située sur la ligne C. Dans ce cas, la muséalisation a été conçue comme une narration stratigraphique continue, lisible dans le temps même du déplacement et intégrée aux parcours obligés.
Les vestiges placés au centre des couloirs remplissent une double fonction, à la fois expositive et régulatrice des flux. Les dispositifs graphiques le long des escaliers mécaniques accompagnent le voyageur dans un parcours chronologique qui ne requiert ni arrêt ni déviation, mais se déploie comme une expérience progressive et intuitive.
Cette comparaison ne vise pas à établir des hiérarchies de valeur, mais à mettre en évidence deux approches profondément différentes : d’un côté, une muséologie intégrée au mouvement ; de l’autre, une muséologie qui introduit des points de friction entre exposition et transit.
Un autre exemple de référence mérite d’être mentionné : la station de métro Syntagma, à Athènes, qui constitue l’un des cas les plus aboutis d’intégration archéologique en milieu métropolitain. Les vestiges mis au jour lors des fouilles y sont exposés le long des parcours obligés, au moyen de vitrines continues et de parois transparentes qui accompagnent le mouvement sans imposer de détours, d’arrêts forcés ou de décisions intentionnelles.
Dans ce modèle, l’archéologie devient partie intégrante du paysage traversé : la réception s’effectue dans le temps du déplacement, et la narration repose sur la continuité visuelle, la clarté de l’exposition et la simplicité des informations. Le résultat est une muséalisation pleinement compatible avec la nature de l’infrastructure, dans laquelle le récit historique n’interrompt pas le flux, mais l’accompagne.
Les principales criticités du dispositif d’exposition de la station Colosseo – Fori Imperiali ne concernent ni la qualité des aménagements pris isolément, ni la valeur des vestiges présentés, mais bien la manière dont l’expérience muséale est articulée dans l’espace de la station. Deux points étroitement liés émergent en particulier : la fragmentation du récit et l’isolement de certains dispositifs par rapport au parcours naturel du transit.
À l’intérieur de la station, les contenus archéologiques sont distribués le long de couloirs, de nœuds de circulation et d’espaces dédiés, majoritairement en position latérale. D’un point de vue infrastructurel, cette solution est efficace : les aménagements n’interfèrent pas avec les flux principaux et ne compromettent pas le fonctionnement de la station.
D’un point de vue muséologique, toutefois, cette distribution engendre une réception discontinue. Les vestiges apparaissent comme des épisodes autonomes, difficilement lisibles comme les éléments d’une séquence interprétative progressive. Le thème du puits fournit une référence conceptuelle unitaire, mais peine à se traduire en un récit capable d’accompagner le visiteur sur l’ensemble du parcours.
En l’absence d’une hiérarchie narrative clairement perceptible, l’archéologie est reçue comme une addition de présences plutôt que comme une construction de sens. Pour le voyageur qui traverse la station sans intention explicite de visite, le récit demeure souvent en arrière-plan, confié à la suggestivité du vestige plus qu’à une lecture structurée.
Un second élément critique concerne l’isolement de certains espaces d’exposition par rapport au parcours ordinaire de la station. En plusieurs points, la réception de l’archéologie suppose une décision intentionnelle : entrer dans des environnements fermés, dévier du parcours principal, interrompre le mouvement et, dans un cas précis, rebrousser chemin.
Cette configuration ne pose pas de problèmes infrastructurels, mais affecte sensiblement l’expérience globale. L’archéologie est perçue comme un épisode distinct, optionnel, qui ne s’insère pas naturellement dans le flux quotidien du transit. En ce sens, l’intégration entre musée et métro demeure partielle.
Si l’intention était d’isoler l’expérience muséale, une solution plus cohérente aurait été celle adoptée dans le modèle de la station Yenikapı à Istanbul, où l’archéologie est installée dans des espaces muséaux autonomes, clairement séparés de l’infrastructure de transport. Dans ce cas, la distinction est explicite et fonctionnelle : le visiteur sait quand il entre dans un musée et quand il utilise le métro.
La grande salle vitrée donnant sur la via dei Fori Imperiali constitue un cas emblématique de cette ambiguïté. Sur le plan architectural, l’espace est de grande qualité : au centre de la salle sont présentés les vestiges d’une structure d’époque romaine, vraisemblablement une domus, valorisés par un éclairage rasant qui en définit avec précision le périmètre muré.
Le choix de placer le vestige au centre de l’espace produit un effet de forte lisibilité formelle, tandis que la vaste surface vitrée garantit une continuité visuelle efficace entre intérieur et extérieur. Toutefois, la salle n’est pas traversée par les flux métropolitains : pour y accéder, il est nécessaire de sortir de la station et de contourner la zone des escaliers mécaniques.
Il en résulte une condition hybride. La visibilité est élevée, mais la continuité narrative avec l’expérience du métro demeure faible. L’espace n’assume pleinement ni le statut de musée autonome, ni celui d’élément intégré au parcours de transit. La présence d’une zone destinée à la boutique et de larges surfaces volontairement neutres renforce la perception d’un environnement de représentation, esthétiquement maîtrisé mais narrativement peu déterminé.
Une criticité plus marquée se concentre dans le couloir d’exposition situé à proximité des portiques de contrôle, configuré comme un espace sans issue alternative. Pour consulter les contenus exposés, le visiteur est invité à pénétrer dans un environnement qui ne mène nulle part, rendant nécessaire l’inversion du parcours.
Ce dispositif accentue la séparation entre expérience muséale et transit ordinaire. La réception prend la forme d’un épisode fermé et intentionnel, exigeant temps, arrêt et attention concentrée. Lors de notre visite, cette configuration a généré des situations d’affluence et de congestion, révélant les limites d’un espace d’exposition qui n’absorbe pas naturellement les flux, mais les interrompt.
Comparée au modèle muséal autonome (Yenikapı, Istanbul) et au modèle intégré et fonctionnel (Syntagma, Athènes), la station Colosseo – Fori Imperiali apparaît comme un dispositif intermédiaire. L’archéologie y est présente, valorisée et rendue visible, mais sa réception oscille entre intégration et séparation, sans adhérer pleinement à l’une ou l’autre de ces logiques.
Dans un contexte tel que celui des Forums impériaux, cette ambiguïté prend une signification particulière. Pour une part importante des visiteurs, la station constitue le premier point de contact avec le cœur archéologique de Rome. Le voyageur qui émerge ici se trouve soudainement plongé dans l’un des paysages historiques les plus complexes au monde, souvent sans outils immédiats pour s’orienter entre époques, fonctions et transformations.
De ce point de vue, la station aurait pu assumer plus résolument le rôle de seuil culturel : non pas un lieu d’exposition autonome, mais un espace de préparation à la lecture du paysage archéologique en surface. Un récit davantage orienté vers les Forums impériaux, le Palatin et le Colisée, soutenu par des cartographies historiques, des sections stratigraphiques simplifiées et des clés de lecture spatiales, aurait sans doute rendu l’expérience plus immédiatement intelligible pour le public en transit.
La station Colosseo – Fori Imperiali demeure une œuvre ambitieuse, de grande qualité architecturale et d’une complexité de projet remarquable. Les criticités ici mises en évidence n’en remettent pas en cause la valeur, mais invitent à une réflexion plus large sur les modalités de communication de l’archéologie dans l’espace du passage quotidien, sans renoncer ni à la profondeur du récit ni à la nature infrastructurelle du lieu.
En définitive, plus qu’un musée souterrain supplémentaire, le contexte des Forums impériaux requiert des dispositifs capables d’orienter le regard. C’est dans cette capacité de médiation — entre passé et présent, entre mouvement et compréhension — que se joue la responsabilité culturelle d’une station située au cœur même de l’histoire de Rome.
ArcheoRoma s’inscrit précisément dans cette perspective : promouvoir une lecture consciente de l’archéologie et de l’histoire de l’architecture à travers des outils d’interprétation rigoureux mais accessibles. La réflexion proposée ici sur la station Colosseo – Fori Imperiali ne constitue pas une critique de l’ouvrage, mais une invitation à clarifier le modèle de communication culturelle que l’on souhaite adopter lorsque l’infrastructure contemporaine s’insère dans le point le plus sensible du palimpseste urbain romain.
Station et musée : le nœud non résolu du métro Colosseo – Fori Imperiali: recensioni e commenti
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